Netflix VS Paramount : à quelle sauce Warner va être mangée ?
On fait le tour de tout ce qu'il y a savoir du rachat de Warner.
Debout les campeurs et haut les cœurs, n’oubliez pas vos bottes parce que ça caille aujourd’hui. Ça caille tous les jours par ici, on n’est pas à Miami.
Vous pouvez y croire, ça ? Warner va être vendue !
Non, vous n’êtes pas revenu en 2022, ou en 2018, ou en 2000, ou en 1989. Non, seulement trois ans après que Discovery ait racheté Warner, l’entreprise s’apprête de nouveau à changer de mains. On pourrait se dire que “oui, bon c’est un énième rachat de Warner, ça ne va pas changer grand-chose”. Mais ce serait un raisonnement erroné, regardons un peu les sociétés qui ont racheté Warner par le passé.
Kinney Services Inc., une société qui à l’origine dirigeait des funérariums, des parkings et de l’immobilier.
Time, une société qui s’occupait surtout de journaux.
AOL, une société de services Internet.
AT&T Inc., une société de télécommunication.
Une chose devrait sauter aux yeux : outre le fait que chacun de ces rachats a plus ou moins été une catastrophe, toutes ces sociétés opéraient dans des cercles plus ou moins éloignés de ceux de Warner. On parle quand même de funérariums pour un des cas. Dans notre cas, on parle ici de Netflix, LE leader absolu du streaming mondial, et de Paramount, un des plus gros studios hollywoodiens. Dans notre situation, nous ne parlons pas de simples entreprises qui voudraient diversifier les secteurs dans lesquels elles opèrent, mais bien de deux entreprises qui, si elles rachetaient Warner, viendraient donner un gigantesque coup de pied dans le fragile équilibre d’Hollywood. Mais revenons brièvement sur comment nous en sommes arrivés là.
Dans un premier temps, l’idée était pour l’entreprise de se séparer en deux. On gardait d’un côté la partie production de films ou séries et de l’autre les chaînes télé, comme CNN. Néanmoins, en septembre, à la grande surprise de David Zaslav lui-même visiblement, Paramount Skydance Corporation, via son directeur, David Ellison, avait entamé des discussions pour une acquisition de Warner. Et depuis fin septembre les propositions de rachats de la part de Paramount se sont multipliées. Chacune d’entre elles ayant été refusées par la Warner. Mais, en octobre, la Warner a publié une lettre indiquant que, dû à “des offres non sollicitées”, la société était maintenant ouverte à la vente de l’entièreté de la société, ou d’une partie de ses actifs. Le favori était donc Paramount.
Toutefois, retournement de situation, il apparait que c’est Netflix qui remporte la course, alors même que Ted Sarantos, son patron, avait dit il y a de cela un mois qu’ils n’étaient pas vraiment intéressés. Toutefois, ce que l’on apprend, c’est que la plateforme était déjà en pleine étude d’un possible rachat du studio à ce moment-là. Cette réfutation n’était en fait qu’une stratégie de leur part.
Pendant ce temps-là, Paramount a multiplié les offres (six en tout), mais elles n’ont jamais convaincu la direction de Warner. En fait la réalité est que les deux offres n’ont pas grand-chose à voir. Netflix arrive avec une offre de 27,75 $ par action, ce qui donne une valeur de 82,7 milliards de dollars. Le tout sera payé avec un mélange de cash, mais aussi d’actions, ici 4,50 $ par action chez Netflix. Mais ils resteraient aussi propriétaires des actions de la partie TV traditionnelle qui sera elle vendue dans quelque temps. Donc, le résultat pour les actionnaires serait du cash, ainsi que des actions au sein de deux entreprises. Et les actions de cette partie TV vaudraient, d’après la banque Barclays Plc, environ 4,20 $, ce qui nous donne finalement une offre proche des 32$ par action chez Netflix. Là où Paramount propose 30$ par action en cash et en rachetant absolument tout.
Paramount promet 6 milliards de dollars de réduction des coûts. Ce qui, dans le langage des costards-cravates, signifie une pelletée de licenciements. On parlerait de 6000 emplois menacés. Et en effet, la Paramount est un grand studio et possède aussi des chaînes de télévision, donc comme dans la majorité des acquisitions dans ce genre, il va y avoir un grand nombre de doublons dans les emplois. D’ailleurs, c’est déjà 1000 travailleurs chez Paramount qui ont été licenciés après le rachat du studio par David Ellison et c’est 1000 autres postes qui devraient suivre. Du côté de Netflix, ils promettent 2 milliards d’économies. Ce qui aurait du sens, le streamer n’ayant pas de studio de la taille de Warner, ils auraient moins de doublons à éliminer.
Tout ça, en plus d’avoir du côté de Paramount des questionnements sur les financements de ce rachat. Que ce soit Paramount ou Netflix, ils ont tous les deux aligné plus de 50 milliards de financement par la dette. Cependant, la capitalisation boursière de Paramount est bien inférieure à celle de Warner. Paramount pèse 15 milliards de dollars, tandis que Warner pèse 73,6 milliards. Tandis que Netflix est à 420 milliards de dollars. Ce qui fait que la notation financière de Paramount est assez mauvaise. La société a 40 milliards de financement par capitaux propres qui viennent d’investisseurs dont Jared Kushner, le gendre de Donald Trump (qui a annoncé se retirer pendant l’écriture de cet article), ainsi que de firmes d’Arabie saoudite, du Qatar et d’Abu Dhabi. En somme, la direction de Warner avait des doutes quant aux capacités réelles des Ellisons de payer, ainsi que des possibles problèmes que pourrait entraîner la présence d’actifs étrangers pour la validation des autorités.
En effet, même au moment où ce rachat sera signé, il restera l’étape de la validation par les autorités. En effet, là les autorités vont devoir juger si ce rachat représente un monopole. Monopole qui semble tout de même évident pour quiconque a des yeux. Et il est d’autant plus flagrant pour Netflix qui est déjà le leader des plateformes de streaming et qui ne pourra que prendre encore plus d’avance en accueillant Friends, les Harry Potter et toutes les licences ultra populaires de Warner. Du côté de Paramount, même si les choses sont moins flagrantes. Cela resterait la création d’un nouveau géant du streaming, mais aussi une diminution du nombre de studios existant à Hollywood. Et comme nous l’avons vu avec le rachat de la Fox par Disney, lorsqu’un studio est absorbé par un autre, le nombre de films de produits diminue. Avant le rachat en 2019, le studio tournait à environ 12-14 films par an. Après le rachat, en 2025 par exemple, seulement 5 films sont sortis en salles sous le nom de 20th Century Studios.
Qui plus est, Donald Trump, lui-même, a déjà prévenu qu’il s’impliquerait personnellement dans le rachat. Ce qui va à l’encontre de toutes les règles normales de ce genre de rachat, mais nous ne sommes plus à ça près.
Tous les éléments précédents ont donc poussé la direction de Warner à choisir Netflix.
Néanmoins, les Ellison, qui sont visiblement des mauvais perdants, en plus du reste, ne pouvaient pas accepter ce résultat. Dans un premier temps, c’est Larry Ellison qui aurait appelé personnellement Donald Trump pour lui signifier tout le mal que le rachat de Warner par Netflix engendrerait. Et ils ont très vite suivi par une OPA hostile sur l’entreprise. Ce qui consiste à contourner la direction d’une entreprise, pour aller parler directement aux actionnaires. Ce à quoi la direction de Warner a répondu en se donnant jusqu’au 22 décembre pour donner sa recommandation aux actionnaires. Recommandation qu’ils pourront, ou non, suivre. Et nous apprenons aujourd’hui que la direction de Warner devrait, de nouveau, encourager les actionnaires à rejeter cette offre. Maintenant, la question sera de savoir si ceux-ci suivront cette recommandation.
Maintenant, la question est de comprendre quels sont les objectifs de ses deux entreprises et quels dangers ce rachat entraînerait.
Pourquoi est-ce que Netflix est prêt à mettre autant d’argent en jeu pour racheter Warner ? C’est une vraie question. L’entreprise a jusqu’ici en grande partie évité ce genre de rachat. Son second CEO le disait bien : nous sommes des “constructeurs, pas des acheteurs”. Alors, une chose qui n’a pas été suffisamment mise en avant est que potentiellement, outre l’envie de posséder un studio, pour Netflix cet énorme catalogue pourrait être un moyen pour eux de pousser quelque chose d’autre. En effet, il y a quelques semaines de ça, Disney, par la voix de son patron, Bob Iger, a confié qu’ils s’apprêtaient à mettre en place une partie IA générative sur Disney+. Ce qui permettrait aux gens de créer et de regarder des trucs sur les licences Disney générés par IA. Idée qui semble absolument absurde, qu’on en convienne, mais ici n’est pas la question. Pour l’instant, Netflix a accepté l’utilisation de l’IA dans ses productions sous certaines conditions, mais il paraît assez évident que la plateforme réfléchit à ce qu’elle pourrait faire pour ne pas se laisser devancer par Disney. Néanmoins, la plateforme ne possède pas un catalogue assez conséquent pour faire quoi que ce soit avec et c’est pour ça que posséder un catalogue aussi énorme que celui de la Warner est important. On parle de 100 ans de productions cinématographiques et télévisuelles. Ce qui permettrait donc d’enfin avoir le crossover entre Citizen Kane et Stranger Things que l’on attend tous.
Maintenant, il y a une grosse interrogation qui arrive avec ce rachat, ou même LA grosse interrogation. L’impact qu’a eu Netflix sur le cinéma semble indéniable. Aujourd’hui on voit que les films ont une durée de vie de plus en plus courte au sein des cinémas. Les films restent parfois à peine un mois en salle et sortent ensuite directement sur les plateformes de streaming. Bien sûr, on parle du cas étatsunien. En France nous sommes pour l’instant protégés de ces problèmes grâce à la chronologie des médias. Et la réalité c’est que c’est une volonté de Netflix de supplanter les cinémas. Ils vont bien accepter de balancer des petites croquettes aux grands réalisateurs qui vont travailler pour eux en sortant leurs films en salle, mais c’est toujours pour une durée ridicule et dans un nombre de salles tout aussi ridicule. Le codirigeant de Netflix le disait bien lui-même en avril dernier, le modèle de conception des films comme d’une expérience commune était passé de mode. Parce que la réalité c’est que chaque moment que vous passez dans une salle de cinéma est un moment que vous ne passez pas sur Netflix.
Alors, Sarandos l’a bien promis, il continuera à sortir les films de Warner au cinéma, mais il faudra réduire la durée que ceux-ci passeront en salle. Elle ne devra pas dépasser un mois. Une durée qui coupe toute chance pour un film de se construire un succès sur le long terme. Et autant il apparait assez évident que Netflix continuerait à sortir en salle les gros blockbusters. On ne va pas sortir directement un film Batman en streaming, mais la question se pose pour des films à moyen budget. Un Sinners sorti cette année et qui a été un succès surprise aurait-il eu la chance d’avoir une sortie au cinéma sous une administration Netflix ? Rien n’est moins sûr.
Ils ont aussi promis de garder la chaîne HBO telle quelle, sur le court terme en tout cas, mais cela semble difficile de croire qu’ils vont continuer sur le long terme d’avoir ce concurrent au sein de la même entreprise. Il semble bien plus probable qu’ils finissent par l’intégrer à Netflix, tout comme Disney l’a lentement fait pour Hulu.
Tandis que du côté de Paramount les questionnements sont différents, mais tout aussi problématiques.
Comme dit plus tôt, Paramount est désormais dirigée par David Ellison, le fils de Larry Ellison. Qui est Larry Ellison ? Ni plus, ni moins que le deuxième homme le plus riche du monde. Fondateur d’Oracle, une entreprise dont les produits phares sont le système de gestion de base de données Oracle Database, le serveur d’applications Oracle Weblogic Server, le progiciel de gestion intégré Oracle E-Business Suite et l’offre de cloud computing Oracle Cloud Infrastructure (OCI). C’est aussi un grand supporter de Donald Trump, de Netanyahu et il n’y a pas de raison de tourner autour du pot, est un techno-fasciste. L’année dernière celui-ci disait :
“Les citoyens se tiendront, car nous les surveillerons constamment et nous signalerons tout ce qu’il se passe.” Oracle’s Financial Analyst Meeting
Dire que “C’est littéralement 1984” est devenu un meme, mais pour le coup c’est vraiment littéralement 1984. Mais ici on parle surtout du fils, David. Celui-ci a, depuis très jeune, visiblement une grande attache envers le cinéma, il entre dans une école de cinéma, mais l’abandonne pour jouer dans un film nommé Flyboys (sa deuxième passion est l’aviation), film, évidemment financé par son père. Le film est un four monumental, ayant coûté 60 millions de dollars et ayant rapporté un peu moins de 18 millions. Toutefois, cet échec n’est pas réellement un problème et le fils Ellison va se consacrer au rôle de producteur au sein de la société Skydance tout juste créée et, encore une fois, financée par son père. Elle produira une pelletée de films, surtout des suites de franchises connues, le tout pour des résultats… plus ou moins.
Cependant, les choses vont changer avec une autre suite, Top Gun Maverick. La suite du film culte de 86 attendait depuis longtemps son moment et il semblait que son moment était enfin venu à la fin des années 2010. Et donc David Ellison met sur table 25 % de son budget de 200 millions de dollars. La suite on la connaît, le film a été un énorme succès et surtout il a été le succès dont Hollywood avait besoin après que le covid a mis un frein au cinéma. Ellison devient alors un producteur à succès et c’est dans cette lancée qu’en 2024 Skydance rachète Paramount et sa société mère National Amusements. Ellison devient le propriétaire d’un vrai studio, néanmoins, ce n’est pas assez pour lui et l’attrait de posséder un studio historique est très fort, d’où cette cour intense de Warner.
Nous ne savons pas réellement si David Ellison croit à l’idéologie d’extrême droite du trumpisme, mais l’on voit concrètement qu’il n’a aucun problème à plier la jambe devant elle, si cela peut l’aider. Comme la large majorité des capitalistes en fait. De plus, en rachetant CNN, les Ellison vont pouvoir contenter Donald Trump. La chaîne étant encore l’une des rares à s’opposer frontalement au président et celui-ci appelle depuis un certain temps à ce que la chaîne ne puisse plus continuer ses critiques. Et ça tombe bien, David Ellison a déjà promis au Président qu’il y aura de gros changements au sein de la chaîne lorsque Paramount aura racheté Warner. Qui plus est, dans un second temps, on a appris qu’après avoir fait le tour de tous les studios hollywoodiens, c’est chez Paramount que le nouveau film de la saga Rush Hour allait trouver sa place. Et pourquoi aucun studio n’avait accepté de produire ce film ? Car il vient avec Brett Ratner, réalisateur mis au ban d’Hollywood après de multiples accusations d’agressions sexuelles. Mais le réalisateur vient tout juste de signer un documentaire centré sur la Première dame américaine et donc Trump a poussé le patron de Paramount à accepter de produire ce film.
On ne peut alors que craindre de voir ce que pourrait devenir une si grosse concentration du divertissement américain entre les mains de ce genre de personne. Vont-ils s’arrêter à CNN ? Est-ce que le Last Week Tonight, présenté par John Oliver et grand critique de Trump, ne sera pas la prochaine victime ? Est-ce que le prochain Superman verra le retour de “… and the American Way” ? Probablement.
Dans tout cela il reste encore des questionnements, par exemple qu’en est-il de Warner Bros. Games ? Visiblement dans les deux entreprises la perspective d’acquérir WB Games n’entre même pas vraiment en considération et dans les deux cas ils ne semblent pas avoir de réels plans pour les jeux vidéo.
Aujourd’hui une chose est certaine, le choix qui sera pris au final va changer Hollywood pour le pire. Nous continuerons de vous tenir au courant des avancées durant les prochains jours.


